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De la culture avant toute chose

Je me suis surpris à me mettre à écouter France Culture. Pas depuis des siècles, non plus. D’abord par curiosité, parce qu'un peu lassé des matinales d'info. Après des années de France Inter, des années de France Info, des années à tenter d’échapper au tunnel de pub tonitruante. Quand il fait encore un peu nuit, autour de 7h00, quand les yeux ne sont pas encore totalement ouverts, quand l'esprit est en train de regagner son enveloppe terrestre, pas d’envie de se prendre dans la tête dès le réveil la laideur du monde. Un petit shoot de FranceCul le matin ne peut nuire. Ou un peu de Rage Against The Machine. C’est tout aussi segmentant… mais moins apprécié des adeptes des réveils en douceur.

Aaaaaaaah, la culture. Ce petit détail qui change tout. Cet éclairage de l'âme. Cette petite chose qui nous rend plus humains. Et plus à même de tenter de comprendre le monde, devenu si complexe. Ce monde que d'aucuns tentent de nous enjoindre de ne voir que d'une seule façon, version monochrome, rouge sang ou brun-feldgrau. Noir ou blanc, choisis ton camp camarade. 0 ou 1. Vision binaire. Qui n'est pas avec nous est contre nous, nous vaincrons car nous sommes les plus forts, Dieu avec nous. Pauvre Dieu, mis à toutes les sauces. Il doit se gratter l'arrière de son majestueux occiput se demandant si vraiment, toute cette affaire de Création ça valait le coup. En même temps, 6 jours, c'était peut-être un peu ambitieux. Il aurait peut-être dû bosser le dimanche, histoire de passer au contrôle qualité. Quoique... Plaisanter à propos de l'Eternel, par les temps qui courent devient un exercice délicat. Mais pour bien rire de tout, il faut un substrat culturel minimal. 

L'époque est à la fermeture et au repli sur soi. Chacun s’enferme dans sa niche. Chacun construit son mur autour de ce qu’il considère être sa vérité. Vague impression d’un nivellement par le bas qui s'installe, au nom de l'audience et du sacro-saint entertainment, on arase, on ramène tout au plus petit commun dénominateur. Ce qui est confortable et évite de trop penser. On finit par s’accommoder de peu. Bientôt, on brûlera les livres, que de toute façon on ne lit plus. Ou moins. Ou peu. Même Nabilla écrit des livres… Pour qui ? Pourquoi ? Qui a commis le forfait ? Ça va se vendre. Tout se vend. Pour peu que ça soit bien emballé et marketé. Et ne dérange pas. Dès qu’on brûlera les livres parce qu’ils n’auront pas plu à tel ou tel ou contiendront telle ou telle idée qu’il sera communément accepté de détester, il n’y aura qu’indifférence. Il faut penser simple. 140 signes, c'est suffisant. Hashtag compris. L’idée doit s’apprécier ou se rejeter d'un clic. Une seule fenêtre ouverte sur l'extérieur : l'écran, enfin, les écrans. Qui offrent une vie par procuration. Et notre quotidien finit par ressembler à un épisode de Black Mirror.

J'ai eu la chance de vivre en milieu où la culture était valorisée. Où le livre était roi. Jules Verne, Malraux, Camus, Asimov, Van Vogt, pour n’en citer que quelques-uns. Où l'on pouvait zapper de Beethoven ou Guillaume de Machaut à Pink Floyd et Johnny Rotten. Mon histoire, c'est l'histoire d'une construction intellectuelle où se sont mêlées culture élitiste et culture populaire. Je suis un enfant du rock. Je suis aussi un enfant de la politique culturelle des années 80. Enfant d'années où la culture n'était pas encore totalement devenue une marchandise. Un temps où par ailleurs, on n'érigeait pas l'inculture comme modèle dominant. Où même les plus trash ne se contentaient pas de se mettre des nouilles dans le slip pour faire de l'audience… Pour ceux-là, l'histoire s'est achevée dans un bain de sang un 7 janvier.

L'époque m'inquiète. Jamais l'accès à l'information n'a été aussi facile. Jamais l'être humain n'a pu se plonger dans une telle masse d'informations avec autant de facilité. Jamais pourtant, il n'a été aussi mal informé. Jamais les fractures du monde n'ont été aussi visibles. Accéder à tout, au pire comme au meilleur, n'a de sens que si l'on a la capacité de décrypter, d'analyser, de mettre en perspective. Qui plus est à l'heure des "faits alternatifs" et de la "post-vérité". Vertige. Vertige face à un monde qui va se cliver entre les sachants - les vrais, et ceux qui auront renoncé à tout esprit critique. Produits de la fabrique du consentement, bons soldats obéissant à des injonctions binaires. 

Les idées nauséabondes ne sont dangereuses qu'en l'absence d'hommes pour en défendre de meilleures (Evil ideas are dangerous only by default of men advocating better ideas). C'est du Ayn Rand. Terrible phrase. Et fort enjeu. Pour le monde de demain. Comment défendre ces "meilleures idées” ? Qui va les défendre avec un vocabulaire réduit à son minimum, quelques emoji, quelques clichés à la mode, de la pensée préfabriquée. On le voit de l'autre côté de l'Atlantique. Il y a de quoi être tétanisé. Ou s'interroger sur les moyens de se relever. De se reconstruire. De réhabiliter l'idée de culture en la rendant accessible. En la rendant à nouveau attirante. 

Revenons à France Culture... Entendre Emmanuel Macron parler de Paul Ricœur, entendre le mot herméneutique à 7h30 un matin d'hiver. C’est un détail, mais un détail qui compte. C'est exigeant. C'est décalé aussi. Même sur France Cul. C'est étonnant et agréable. C'est estomaquant. On est surpris, choqué, on se met en PLS par précaution. Dans le grand feuilleton de la vie politique française, cette interminable succession d'épisodes de "Plus Moche La Vie", ça faisait longtemps qu'on n'avait pas prononcé le mot culture...

Le père Churchill l'avait dit, pourquoi nous battons nous ? Si ce n'est pour défendre un monde où les arts ont une place privilégiée. Où au travers de la culture, l'Homme garde sa liberté d'être. Il y a du boulot, pour donner le goût de la culture au plus jeunes. Mais ça vaut le coup d'être tenté. Du coup quand un jeune candidat à la Présidentielle qui ne se sent pas obligé de faire de la punchline juste pour jouer le jeune, assume sa culture et en fait un axe de programme, ça mérite d'être étudié de près. Parce que tout à coup, le spectre s'élargit. Bien sûr, il y a l'économique, le géopolitique... Des idées. Donner 500€ aux jeunes dès leurs 18 ans pour qu'ils accèdent à des biens culturels. Pourquoi pas. Va falloir être plus ambitieux quand même. Ouvrir les bibliothèques le soir, le dimanche... Si ça peut contribuer à donner le goût de la culture et l'ouverture d'esprit. Si cela peut permettre de casser les silos, si cela donne l'envie de s'intéresser à l'autre dans son altérité, alors pourquoi pas.

Là je collerais bien « nonobstant » ou « holistique » dans la conversation juste à côté d’une trivialité, pour le fun, histoire de conclure sur un triple lutz, pour choper la note artistique et la note technique. Mais il est encore tôt. Allez, je vais lire un livre de papier en écoutant un vinyle.

NB : Dubuc's blog n'est pas un blog politique. Je suis un passionné de (pop) culture, ayant eu la chance de baigner dans un environnement culturel riche. La transmission et le partage de la culture font partie de cette passion. Si la culture peut réenchanter le politique, autant l'évoquer.

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